Fraises, grands vins et coulisses politiques :
le passé faste du 100 rue Gamelin

La famille Scott. Richard Alexander Scott est à la rangée du haut, premier à gauche en partant du centre.

La famille Scott. Richard Alexander Scott est à la rangée du haut, premier à gauche en partant du centre.

Le domaine Scott-Fairview, situé au 100, rue Gamelin, dans le secteur Hull, recèle de faits historiques surprenants et méconnus pour bien des Gatinois. Si les murs de la grande maison de campagne construite en 1863 pour Richard William Scott pouvaient parler, ils en auraient long à raconter aux amateurs d’intrigues politiques et aux passionnés de science. Longtemps oublié, sous-utilisé, voire carrément abandonné, le domaine Scott-Fairview accueille cet été le Musée régional de l’Outaouais qui entend faire revivre les lieux en ouvrant gratuitement les portes de la vieille maison patrimoniale aux visiteurs, tout l’été, du mercredi au dimanche. Avec l’aide de l’historienne bien connue dans la région, Michelle Guitard, Le Droit vous propose, dans une série en deux temps, de vous replonger au coeur de l’activité d’un des lieux historiques les plus riches, mais aussi les plus méconnus de Gatineau.

Il est difficile d’imaginer à quoi pouvait ressembler le domaine acheté en 1863 par Richard William Scott, à Hull. Ce qui est aujourd’hui le 100, rue Gamelin, était à l’époque beaucoup plus vaste et entouré de champs agricoles. L’horizon était complètement dégagé. De sa maison de campagne, le richissime avocat devenu homme politique pouvait apercevoir au loin la colline du Parlement alors en pleine construction. On est à l'aube de la signature de la Confédération.

La maison du domaine Fairview, en 1888

La maison du domaine Fairview, en 1888

«Scott donne le nom de Fairview à son domaine en raison du panorama exceptionnel qu’il lui offrait, raconte l’historienne Michelle Guitard. Bytown (l'ancien nom d'Ottawa) était en pleine effervescence. L’industrie se développait rapidement dans le secteur des chutes de la Chaudière, à Hull. Ça devenait intéressant pour les gens fortunés de s’éloigner. C’était la mode chez les bourgeois de se faire construire de grandes maisons de campagne pour y développer des jardins tout autour. Les grandes fenêtres, les grandes ouvertures, les grandes galeries; tout était fait pour profiter de l’environnement champêtre à l’extérieur.»

Le domaine Fairview devient vite un endroit prisé par la haute société. Richard William Scott connaît beaucoup de monde. Il est lui-même très présent dans les plus hauts cercles du pouvoir d’un pays et d’une région en pleine mutation. La famille est habituée aux réceptions et aux visites de célébrités. «Fairview avait une des caves à vin les mieux garnies de toute la capitale nationale, signale Mme Guitard.

«C’est difficile de faire le tour de toute la correspondance disponible pour énumérer tous ceux qui sont passés dans cette maison, note Mme Guitard. On peut aisément penser que tous les grands dignitaires de l’époque y sont venus au moins une fois. Scott était vivement engagé dans les négociations pour faire d’Ottawa la capitale du Canada. Je suis certaine que de grands sujets politiques ont fait l’objet de discussions entre des gens très importants ici.»

Richard William Scott est né à Prescott, dans le Haut-Canada, en 1825.

Richard William Scott est né à Prescott, dans le Haut-Canada, en 1825.

Deux jours avant l’assassinat

John A. Macdonald et Thomas D’Arcy McGee, deux des Pères de la Confédération étaient des amis et étaient des habitués de l’endroit. C’est d’ailleurs au domaine Fairview que D’Arcy McGee aurait passé son dernier dimanche avant d’être mystérieusement abattu en pleine rue Sparks, deux jours plus tard, le 7 avril 1868, à Ottawa. Il y aurait oublié son fameux bâton de marche noir. L’objet serait par la suite toujours demeuré dans la famille Scott. 

Richard William Scott est né à Prescott, dans le Haut-Canada, en 1825. Son père est le fils d’un médecin irlandais qui a traversé l’océan en 1814. Sa mère, Sarah Ann McDonell, était la fille d’un colon loyaliste. Scott ouvre un cabinet d’avocat à Bytown en 1848. Il fait son entrée en politique comme échevin en 1851 puis devient le 6e maire de Bytown en 1852. Cinq ans plus tard, il rejoint les rangs du Parti libéral-conservateur de George-Étienne Cartier et John A. Macdonald comme député. 

«Ce qui marque le début de sa carrière politique, c’est sa grande détermination à vouloir obtenir une loi établissant la séparation des écoles catholiques en Ontario, explique Mme Guitard. Il perd ses élections en 1864 et devient député libéral d’Ottawa à l’Assemblée législative de l’Ontario en 1867. C’est lui qui est à la base du système des écoles séparées en Ontario.»

 D’Arcy McGee

 D’Arcy McGee

Il s’éloigne toutefois peu à peu de la ligne de parti, et son enthousiasme un peu trop marqué pour les intérêts des entrepreneurs ferroviaires et forestiers lui fait perdre des appuis. Ça ne l’empêche pas de devenir président de la chambre en décembre 1871. Scott voit cependant dans ce poste une façon pour son parti de le museler. Il démissionne 12 jours plus tard. 

Repentant, le premier ministre de l’Ontario, Edward Blake, lui offre le poste de commissaire des terres de la Couronne. Il n’y a cependant jamais de fumée sans feu. La vente rapide d’une superficie sans précédent de terres forestières dans le nord de la province par Scott sème la controverse. Il quitte la scène provinciale en 1873. Il est immédiatement nommé sénateur par le deuxième premier ministre du Canada, Alexander MacKenzie. Son siège au Sénat ne l’empêchera pas d’occuper momentanément les postes de ministre des Finances, du Revenu, de la Justice, des Affaires indiennes et de l’Intérieur. 

La maison Fairview a été construite en 1862-1863 pour sir Richard William Scott.

La maison Fairview a été construite en 1862-1863 pour sir Richard William Scott.

Boîtes de fraises
et cantatrice

Richard William Scott demeure au domaine Fairview pendant la majeure partie de sa carrière politique, avec sa femme Mary Ann Heron, une cantatrice qu’on dit de talent, et leurs huit enfants. La ferme compte des vaches à lait et des volailles. Le jardin des Scott s’étendait sur huit hectares. Il y poussait des légumes, des fruits et des fleurs.

C’est sur ces terrains qu’auraient été récoltés les premiers raisins dans la région. Un vaste verger s’étendait aussi devant la maison. 

Scott connaît toutefois des ennuis financiers au début des années 1870 et se voit dans l’obligation de vendre son domaine, dont la partie aménagée sera acquise par Alexander Stewart, un propriétaire terrien qui exploite déjà une ferme sur le chemin Richmond, dans le comté de Nepean. Ce dernier rebaptise alors le domaine Fairview et lui donne le nom de Balmoral Lodge, en l’honneur du château de la reine Victoria, en Écosse. Le premier ministre du Canada, Wilfrid Laurier, y a mis les pieds plus d’une fois.

Stewart avait d’abord combattu les invasions des Fenians [patriotes irlandais immigrés aux États-Unis qui tentent de gagner par la force des bouts du territoire canadien entre 1866 et 1871]. Il a été capitaine du 43e bataillon, les Carleton Blazer’s. 

«À son arrivée, le domaine est négligé, explique Michelle Guitard. Stewart entreprend de développer les jardins et d’en faire augmenter la production. Il vend sa marchandise au marché By, à Ottawa. On dit même que certains de ses produits se vendaient jusqu’à New York. En saison haute, il produisait plus de 200 boîtes de fraises par jour. Ce sont cependant les fleurs, l’immense roseraie et les splendides vergers qui confèrent au lieu sa nouvelle réputation.»

Alexander et Constance Stewart

Alexander et Constance Stewart

Mariages
et fêtes bourgeoises

L’endroit sera le théâtre de mariages somptueux et de grandes fêtes bourgeoises et champêtres.

Trois des filles d’Alexander Stewart et sa conjointe Constance Pinhey vont célébrer leur mariage sur les terrains du 100, rue Gamelin. Le mariage de Flora Stewart avec Leonard Slater vient lier deux des familles pionnières d’Ottawa, les Slater et les Sparks [Constance Pinhey est la cadette de Nicholas Sparks]. 

Alexander Stewart meurt en 1912. Sa femme continuera d’habiter les lieux jusqu’en 1918, l’année où elle vend le vaste domaine au ministère de l’Agriculture du Canada. L’utilisation du site était dès lors appelée à grandement changer. 

Le mariage de Flora Stewart et Leonard D. Slater. La photo a été prise devant la maison du domaine Fairview.

Le mariage de Flora Stewart et Leonard D. Slater. La photo a été prise devant la maison du domaine Fairview.

Le Musée régional
de l’Outaouais ouvre
ses portes à la maison Fairview

Le Musée régional
de l’Outaouais s’installe
au 100 Gamelin

Le Musée régional de l’Outaouais a inauguré ses locaux temporaires au site patrimonial de la maison Fairview à Gatineau, sur la rue Gamelin.

Le Musée régional de l’Outaouais a inauguré ses locaux temporaires au site patrimonial de la maison Fairview à Gatineau, sur la rue Gamelin.

Vue aérienne du domaine Scott-Fairview

Vue aérienne du domaine Scott-Fairview

Photo de l’intérieur d’une salle de bain de la maison.

Photo de l’intérieur d’une salle de bain de la maison.

Photo de l’intérieur d’une chambre à l’étage.

Photo de l’intérieur d’une chambre à l’étage.

Un foyer d'époque.

Un foyer d'époque.

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Le Musée régional de l’Outaouais a inauguré ses locaux temporaires au site patrimonial de la maison Fairview à Gatineau, sur la rue Gamelin.

Le Musée régional de l’Outaouais a inauguré ses locaux temporaires au site patrimonial de la maison Fairview à Gatineau, sur la rue Gamelin.

Vue aérienne du domaine Scott-Fairview

Vue aérienne du domaine Scott-Fairview

Photo de l’intérieur d’une salle de bain de la maison.

Photo de l’intérieur d’une salle de bain de la maison.

Photo de l’intérieur d’une chambre à l’étage.

Photo de l’intérieur d’une chambre à l’étage.

Un foyer d'époque.

Un foyer d'époque.

Journaliste
Mathieu Bélanger

Photos
Archives, Simon Séguin-Bertrand, Etienne Ranger, Wikipédia

Montage et graphisme
Louis Gagnon