Hull au cœur
de la recherche
contre les armes bactériologiques
nazies
Par Mathieu Bélanger, Le Droit
Le domaine Fairview comptera jusqu’à 12 bâtiments, séparés en deux zones de quarantaine.
Le domaine Fairview comptera jusqu’à 12 bâtiments, séparés en deux zones de quarantaine.
Le domaine Scott-Fairview, situé au 100, rue Gamelin, dans le secteur Hull, recèle de faits historiques surprenants et méconnus pour bien des Gatinois. Si les murs de la grande maison de campagne construite en 1863 pour Richard William Scott pouvaient parler, ils en auraient long à raconter aux amateurs d’intrigues politiques et aux passionnés de science.
Longtemps oublié, sous-utilisé, voire carrément abandonné, le domaine Scott-Fairview accueille cet été le Musée régional de l’Outaouais qui entend faire revivre les lieux en ouvrant gratuitement les portes de la vieille maison patrimoniale aux visiteurs, tout l’été, du mercredi au dimanche.
Avec l’aide de l’historienne bien connue dans la région, Michelle Guitard, Le Droit vous propose, dans une série en deux temps, de vous replonger au coeur de l’activité d’un des lieux historiques les plus riches, mais aussi les plus méconnus de Gatineau.
L’Europe est en train de devenir un vaste charnier, en 1915, lorsque Edward Arthur Watson s’engage comme volontaire à titre d’officier vétérinaire au sein du Corps expéditionnaire canadien. Alors que des estropiés reviennent du front par milliers chaque jour, c’est l’état de santé des chevaux qui intéresse le Dr Watson.
Les chevaux sont encore très importants dans les opérations militaires lors de la Première Guerre mondiale. Les soldats canadiens les utilisent pour transporter la cavalerie, faire des missions de reconnaissance et pour remorquer des pièces d’artillerie. La maladie de Priesz-Nocard et la dourine font cependant suffisamment de ravages parmi les bêtes pour que des vétérinaires en quête de solutions soient mobilisés.
À son retour de la guerre, le Dr Watson est nommé directeur de la division de pathologie du ministère de l’Agriculture du Canada. Le gouvernement fédéral vient de faire l’acquisition du domaine Fairview, à Hull. L’endroit est jugé propice aux recherches du Dr Watson qui est alors à la tête de la recherche vétérinaire au Canada. Il y emménage en 1922 avec l’idée de transformer la vieille maison de campagne bourgeoise pour qu’elle réponde aux besoins de ses travaux.
«Le salon à l’entrée de la maison devient alors un laboratoire, mais rapidement, le Dr Watson voit bien que ce n’est pas logique et que la maison a une valeur qui mérite d’être protégée, explique l’historienne Michelle Guitard. C’est d’ailleurs lui qui fait installer au salon le manteau de cheminée en bois sculpté. Il l’aurait récupéré lors de la démolition d’une maison cossue à Ottawa.
Un manteau de foyer en bois sculpté a été installé à l'intérieur de la maison à la demande du docteur Edward Arthur Watson.
Un manteau de foyer en bois sculpté a été installé à l'intérieur de la maison à la demande du docteur Edward Arthur Watson.
Un labo dans
le Bâtiment 9
Afin de préserver l’intégrité de la maison de campagne, il déménage son laboratoire dans l’édifice de brique rouge [aujourd’hui appelé le Bâtiment 9, photo] qu’il fait ériger un peu plus loin sur le site en 1925.»
C’est là que le Dr Watson fondera l’Institut des recherches vétérinaire. Le domaine Fairview comptera jusqu’à 12 bâtiments, séparés en deux zones de quarantaine. On y retrouve du bétail, des moutons, des renards et plusieurs autres animaux. «C’est aussi là que les chevaux blessés ou malades de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) étaient envoyés», ajoute Mme Guitard.
L’Encyclopédie canadienne dit de lui qu’il est à la base de la recherche vétérinaire au Canada. «Ses recherches sur la dourine, la fièvre aphteuse, la tuberculose et la brucellose bovine ont eu des conséquences indéniables sur les cheptels canadiens, ajoute Mme Guitard. C’est un grand scientifique méconnu.»
Armes bactériologiques
Le Dr Watson quitte son poste et le domaine Fairview en pleine Seconde Guerre mondiale, en 1942. Il est automatiquement remplacé par Charles Alexander Mitchell à la tête de l’Institut de recherche vétérinaire du Canada. Ce dernier accompagnait déjà le Dr Watson dans ses recherches depuis 10 ans. Il sera aussi le dernier vrai locataire de la vieille maison construite pour Richard William Scott en 1863.
Adolf Hitler fait alors trembler le monde entier. Bien des pays alliés craignent que le führer commence à utiliser des armes bactériologiques contre ses ennemis. Un peu partout, la recherche s’active. Comme plusieurs autres scientifiques à travers le monde, le Dr Mitchell est appelé à contribuer à l’effort de guerre.
«Il a été engagé par les services militaires secrets canadiens pour étudier des virus et des bactéries en provenance de partout sur la planète, explique Mme Guitard. L’armée cherchait à se prémunir contre d’éventuelles armes bactériologiques. C’était très sérieux. Pendant la guerre, le Dr Mitchell était membre du War Disease Control Station du département de la Défense nationale et de la Canada-United States Joint Commission on Infection Disease. Ses travaux devaient se réaliser en secret avant 8h30 et après 18h. Il y avait une unité militaire en service actif en permanence sur les terrains du domaine Fairview pour des raisons de sécurité. Un système d’alarme reliait en permanence le laboratoire au bureau de la GRC et à la centrale de la Police de Hull. Il y aurait eu deux fausses alertes.»
On ne sait pas exactement quels étaient les virus ou bactéries qu’étudiait le Dr Mitchell, mais c’était suffisamment inquiétant pour que sa conjointe l’oblige à faire construire des douches au sous-sol de la vieille maison. «Il n’avait pas le droit d’entrer dans la maison sans s’être complètement décontaminé, souligne Mme Guitard. Le réflexe était bon.»
Nombreuses publications
Parallèlement à ses travaux secrets pour l’Armée canadienne, le Dr Mitchell poursuit ses recherches vétérinaires. Il publiera de nombreux ouvrages basés sur ses travaux réalisés au 100, rue Gamelin. Lui aussi entretenait une certaine proximité avec un ancien premier ministre du Canada. William Lyon Mackenzie King se rendait régulièrement au domaine Fairview. C’est d’ailleurs lui qui a empêché Mitchell de retirer l’ancien stuc qui recouvrait la maison à l’époque.
«Mackenzie King lui avait expliqué que la teinte rosée que le revêtement avait prise venait de l’exposition répétée au chaud et au froid et que ça lui conférait une valeur d’ancienneté, raconte Mme Guitard. Cette information s’est toutefois perdue parce que le stuc été retiré lors de rénovations faites par le gouvernement dans les années 1970. Il en reste quelques traces sur le mur arrière de la maison.»
Le Dr Mitchell a pris soin du domaine Fairview qu’il a habité jusqu’en 1957. Il y a planté plusieurs essences d’arbres et de fleurs. C’est lui qui a planté la haie d’épinette sur le côté ouest de la maison.
Les terrains sont demeurés la propriété du gouvernement fédéral jusqu’au début des années 2000, lorsque les terrains ont été cédés à la Ville de Gatineau. La maison a été rénovée et est devenue une résidence d’artiste. Le Bâtiment 9 a abrité pendant un temps le Collège Nouvelles-Frontières. Cet immeuble aujourd’hui abandonné est dans la mire d’entrepreneurs culturels. La vieille maison est pour sa part occupée par le Musée régional de l’Outaouais (MRO) qui y accueille les visiteurs du mercredi au dimanche pendant tout l’été.
Le docteur Charles Alexander Mitchell
Le docteur Charles Alexander Mitchell
William Lyon Mackenzie King, 10ᵉ premier ministre du Canada
William Lyon Mackenzie King, 10ᵉ premier ministre du Canada
Le Bâtiment 9 a aussi abrité pendant un temps le Collège Nouvelles-Frontières.
Le Bâtiment 9 a aussi abrité pendant un temps le Collège Nouvelles-Frontières.
Aujourd'hui abandonné, le Bâtiment 9 est dans la mire d’entrepreneurs culturels.
Aujourd'hui abandonné, le Bâtiment 9 est dans la mire d’entrepreneurs culturels.
Aujourd'hui abandonné, le Bâtiment 9 est dans la mire d’entrepreneurs culturels.
Aujourd'hui abandonné, le Bâtiment 9 est dans la mire d’entrepreneurs culturels.
Le Dr Mitchell a pris soin du domaine jusqu’en 1957. Il y a planté plusieurs essences d’arbres et de fleurs.
Le Dr Mitchell a pris soin du domaine jusqu’en 1957. Il y a planté plusieurs essences d’arbres et de fleurs.
Les terrains sont demeurés la propriété du gouvernement fédéral jusqu’au début des années 2000
Les terrains sont demeurés la propriété du gouvernement fédéral jusqu’au début des années 2000
Le Bâtiment 9
Le Bâtiment 9
Le Dr Mitchell a pris soin du domaine jusqu’en 1957. Il y a planté plusieurs essences d’arbres et de fleurs.
Le Dr Mitchell a pris soin du domaine jusqu’en 1957. Il y a planté plusieurs essences d’arbres et de fleurs.
Journaliste
Mathieu Bélanger
Photos
Archives, Simon Séguin-Bertrand, Etienne Ranger, Wikipédia
Montage et graphisme
Louis Gagnon
